Profils interactifs recherchés

Crédit photo Martine Paquette

 

Par Marie-Hélène Proulx, fondatrice du Portail Immersion

Il fut une époque où, lorsqu’une entreprise se disait en « opération séduction », on présumait d’emblée qu’il était question de sa relation avec la clientèle cible. Cela ne devrait-il pas être le cas aussi, lorsqu’on évoque un parcours immersif? Dans la mesure où l’expérience nait de la création d’un artiste ou de l’interaction directe avec un acteur, un animateur ou un maitre de jeu, la séduction du client ne peut s’imaginer sans la conquête de celui qui le captive. En théorie, il devrait être simple d’attirer les immerseurs en leur promettant une vie remplie de créativité et d’improvisation. Mais derrière le décor, l’arrimage est parfois plus complexe.

Attention : immerseurs fragiles!

Facile, se trouver un immerseur? Ne posez pas cette question à Frédéric Guay, de L’Aventureux, qui peine à trouver, dans les écoles de théâtre, des acteurs désireux de se lancer avant l’heure dans le milieu de la pige. Cette situation l’a même obligé à renoncer à certains projets : « J’offre quand même un bon salaire. J’essaie aussi de recruter au cégep pour les emplois étudiants à temps partiel, parce que je n’ai pas besoin de quelqu’un à temps plein. Cette année, j’ai eu zéro CV. »

Et, une fois trouvées les perles rares, il faut savoir les retenir. Frédéric Lalumière, chez Oyez Oyez, et les autres employeurs rencontrés en ce domaine, semblent s’entendre sur le fait que les créatifs qu’ils accueillent s’attendent à être encadrés et écoutés, que ce soit au moment de présenter leurs demandes ou, plus couramment, pour leur fournir une épaule : « Cela nécessite un peu plus de soutien. Il faut les préparer. À la fin, parfois, il faut les consoler, les écouter. Après avoir interagi avec le public, parfois, tu as un trop-plein d’émotions. Et si tu n’as pas ventilé après, ce n’est pas sain. Nos comédiens sont des gens de cœur, entiers et authentiques. »

Tous ne se limitent pas cependant à rechercher des professionnels purs et durs de la création. Les maitres de jeu de Maxime Filion sont généralement des étudiants en différents domaines. Cela n’empêche pas son équipe d’insister sur son intention, pas tant d’améliorer ses conditions objectives d’emploi, mais bien de pouvoir s’impliquer et de faire appel à leur créativité au sein des différents projets chez Immersia. Il assure que conjuguer les idées de tout le monde, sans perdre de vue la vision première, exige aussi une bonne dose de créativité de la part de l’équipe de gestion:

« Ils prennent cela à cœur. Je suis reconnaissant à mon équipe pour la passion qu’elle manifeste. Mais en revanche, si on ne les met pas dans le secret quand il y a un projet qui se prépare, ils se sentent lésés. C’est comme si on leur disait qu’ils ne sont pas importants. Alors il faut les impliquer de la meilleure façon possible. C’est sûr que l’on ne peut pas tous les impliquer dans les aspects créatifs des scénarios. Mais on a différents projets. On va faire des petites choses pour l’Halloween cette année. On a confié aux employés de s’occuper de ce qui allait se passer durant l’Halloween. » Maxime Filion, d’Immersia

L’équipe d’Oyez Oyez, crédit photo Martine Paquette

Frédéric Lalumière remarque aussi que le fait de carburer au plaisir et à l’improvisation, pour une équipe, peut aussi présenter quelque revers : « Nous sommes tous des comiques et souvent, c’est l’humour qui prend le dessus. Alors il faut faire un effort pour revenir à la rigueur et au plan initial. ». Cela limite donc le lâcher-prise dont il peut faire preuve, avec sa bande de créatifs.

Louis Cournoyer, qui fait de la pratique privée et enseigne l’orientation, à l’UQAM, soutient néanmoins que les immerseurs en chef auraient tout à perdre à négliger les besoins de cadres plus souples et attentifs, entre leur propre impulsion créative et les attentes des clients. Leur rôle devient même celui de faire le pont entre ces différents univers : « Comme gestionnaire, c’est là qu’il faut s’assumer là-dedans. Alors, on ne peut pas faire de la micro gestion avec ce genre de personnalité. En tout cas, si on veut faire, ce sera plus laborieux. »

Se refléter l’avenir, avant de s’immerger

Mais même si l’avenir semble ainsi sourire aux créatifs, grâce à certaines nouvelles avenues en développement, il peut sembler encore un peu tôt à ceux qui veulent se lancer ainsi dans un projet d’avenir et ce, d’autant plus que les voies qui peuvent mener à ce genre de projet et à y faire connaitre sa compétence semblent encore plutôt floues. Pourtant, dans l’univers aux multiples possibilités des travailleurs d’aujourd’hui, quoiqu’ils en pensent ou qu’en pensent les proches qui tentent de les guider, il est de plus en plus possible que leur carrière soit ponctuée de bouts de parcours dans des milieux dont on ignorait l’existence, quelques années auparavant.

Le conseiller en orientation Louis Cournoyer affirme cela est vrai pour l’immersion comme pour bien d’autres secteurs : « Si, dans le début des années ‘80, j’avais voulu faire du génie informatique, on pense aux Bill Gates et Steve Jobs de ce monde, le génie informatique n’existait pas. Tu te formais en génie électrique. Puis, est arrivé l’avancement de l’informatique, puis est venu le génie informatique, ensuite le génie du logiciel, s’en est suivi celui du logiciel objet. Cela n’est qu’un cas parmi tant d’autres, mais les opportunités d’études sont immensément plus grandes qu’avant. »

Crédit photo Stephan Sorkin sur Unsplash

Il reste alors à relever le défi de se nantir d’un bagage qui puisse être officiellement reconnu. Et il semblerait que les approches plus technologiques de l’immersion, davantage inspirées des jeux vidéo et de l’imagerie numérique se soient développé de manière plus sûre et évidente que celles qui touchent la mise en scène. Cette situation pourrait, selon Louis Cournoyer, sécuriser un tant soit peu une démarche de formation vers un objectif précis : « Tu trouveras des livres sur les métiers où il en est question. Je crois que cela arrive, c’est plate à dire, mais cela devient une industrie reconnue par le gouvernement ou au moins par des entreprises et un milieu. Si on regarde Moment Factory par exemple, il y a probablement des gens qui peuvent dire : ‟ J’aimerais travailler là-bas ”. Parce que là, ça existe. C’est reconnu. Il y a beaucoup d’autres firmes qui existent autour. »

Et justement, les entreprises comme Moment Factory ont permis au Québec, et plus précisément Montréal, de se hisser parmi les plaques tournantes mondiales du virtuel et du numérique.  La métropole compte même déjà un baccalauréat contingenté en communication, spécialisé en médias interactifs, à l’UQAM, un baccalauréat en arts numériques à Concordia et une École des arts numériques, de l’animation et du design, associée à l’UQAC, allant du certificat à la maitrise. À cela s’ajoute une multitude de formations préuniversitaires en numérique à travers le Québec.

Jouer de discrétion

Mais pour ceux qui se sentent interpellés par les approches plus humaines et théâtrales de l’immersion, il semblerait que les boules de cristal des grands immerseurs ne soient pas en mesure de prédire un avenir aussi clair que les programmes informatiques.  Et tout semble indiquer que les acteurs en formation ne soient pas forcément préparés ni encouragés à tenter leur chance dans une branche aussi éloignée de Molière et Shakespeare : les questions sur ce sujet, adressées aux écoles de théâtre, dans le cadre de cet article, sont demeurées lettre morte. Les étudiants finissants ou diplômés récents d’écoles de théâtre interrogés, quant à eux, disent n’avoir jamais entendu parler du parcours immersif, durant leur formation, comme une voie de carrière à explorer.

Ces réponses étonnent à moitié le conseiller en orientation Louis Cournoyer, étant donné la récence du phénomène. Il suggère toutefois que des initiatives comme celles de la visite des écoles, ou encore des salons d’éducation demeurent une des bonnes façons de changer les choses : « On trouve souvent des gens en quête d’études et de carrière. Il y a aussi des professionnels sur place. Le rôle du scolaire est de diffuser ce qui existe, mais je pense que le rôle du milieu, c’est de faire connaitre qu’ils existent. »

Il faut dire que Frédéric Guay ne peut pas être spontanément associé à un bureau qui porterait sa bannière en devanture. Celui-ci remarque que la majorité de la clientèle très ciblée à laquelle il se consacre, dans les établissements hôteliers, et parfois même lors d’activités municipales, ne sait pas que c’est L’Aventurieux qui s’occupe de leurs plaisirs, puisque tout le travail de marketing est traité par les hôteliers. Il en va de même pour les activités corporatives de Frédéric Lalumière, mais aussi lorsqu’Oyez Oyez parvient a tellement habilement tirer les ficelles que l’on ne remarque même pas sa présence derrière de grands événements comme les Seigneuriales de Vaudreuil-Dorion, dont il maintient discrètement la cadence depuis le début, L’École de Piraterie de la Fête de la famille, à Laval. Seul l’œil initié peut également le repérer parmi une foule de concurrents et visiteurs de passage, lors d’un grand festival comme les Fêtes de la Nouvelle-France, à Québec.

Le jeu en vaut pourtant parfois la chandelle, pour des personnes comme Frédéric Lalumière, qui a su faire la transition, sans filet, entre le baccalauréat en histoire et ses fonctions chez Oyez Oyez. Cela ne l’a pas empêché de manifester certaines réticences lorsque sa fille a évoqué son intention de se lancer sur ses traces, en commençant par une formation en théâtre : « Elle avait été avec moi sur quelques tapis rouges. Ça lui avait éveillé des envies. Mais en même temps, elle voyait les acteurs de mon équipe qui trimaient parfois dur pour arriver à la fin du mois. Et moi, je lui ai dit, “Trouve-toi un autre métier, et ensuite, si tu veux, tu pourras faire du théâtre autant que tu veux.” ».

Les risques de l’aventure

Crédit photo de Nick Karvounis sur Unsplash

Les plaisirs du métier n’ont, en effet, pas fait oublier à Frédéric Lalumière qu’il a dû consacrer deux décennies à parvenir au niveau de vie de l’époque où il était embauché comme représentant commercial. Et, bien qu’il dirige la plus grande compagnie d’immersion de ce genre en région métropolitaine, il sait fort bien que, dans ce milieu où la pige règne encore en maitre, ses artistes sont toujours à la merci des contrats et des fluctuations de leurs propres performances : « Il m’est arrivé de virer des comédiens, que j’ai repris par la suite. J’ai quelques comédiens qui ont été manger leur pain noir ailleurs pendant un moment. On sentait une baisse d’ardeur chez eux. »

Bien sûr, le fait d’être un passionné de jeu de rôle, d’improvisation ou de jeu d’évasion constitue déjà une base d’intérêts auxquels les employeurs immersifs potentiels ne se montreront pas insensibles. Mais à partir de là, il reste beaucoup, de la coupe aux lèvres, précise Louis Cournoyer, pour savoir si cet engouement saura supporter l’épreuve de la réalité : « Donc, la question n’est pas tant de savoir si les loisirs immersifs intéressent la personne : c’est de se demander si la personne connait suffisamment l’univers des loisirs immersifs pour identifier ce qui pourrait lui déplaire et, à partir de là, de se demander si ce sont des déplaisirs qu’elle serait prête à assumer, à supporter. ».

L’expérience peut, en effet réserver bien des surprises. Maxime Filion, contrairement aux « immerseurs de terrain », possède pignon sur rue et agit dans un domaine plus aisé à définir. Il lui suffit souvent de quelques heures d’affichage sur Facebook pour se trouver des joueurs prêts à se métamorphoser en maitres de jeux chez Immersia. Mais, bien que la plupart d’entre eux se disent satisfaits de leurs conditions et prêts à demeurer en poste quelques années, cette aventure ne mène pas vraiment à l’éveil de vocations : « Donc, nous avons un employé à temps plein et des maîtres de jeu, qui sont aussi à temps plein, mais qui ne sont pas dans leur branche en ce moment et font cela en attendant de trouver leur voie de carrière. Parce que maître de jeu, je ne considère pas ça comme une carrière. »

En revanche, une bonne partie de l’équipe d’Oyez Oyez fait partie de l’Union des artistes. Pourtant, même si la notoriété de l’entreprise y rend l’embauche de plus en plus facile, Frédéric Lalumière demeure conscient que plusieurs de ceux qui lui sont demeurés fidèles au cours des décennies ignoraient, au départ, que des talents de conteurs ou d’improvisateurs dormaient dans leur caboche. Et pour ceux qui sont arrivés avec leur diplôme de théâtre en poche, réciter les textes d’une compagnie d’immersion ou même devoir les improviser n’était pas non plus toujours le premier choix :

« Tout le monde veut travailler. Les acteurs aussi. Et ils ont le choix : aller glisser des boulons à GM, ou venir animer et jouer avec le public. Si tu aimes le public, tu es à ta place. Si tu n’aimes pas le public, ce n’est pas ta place. Parfois, être comédien, c’est avoir des scripts extraordinaires. À les voir maquillés, tu peux avoir des frissons incroyables. Il y a même des comédiens qui m’ont dit qu’ils ont vécu leur plus beau mandat à vie dans mon équipe. D’autres fois, c’est vrai que c’est plate. Tu es déguisé en jésuite et tu es dans un parc, à côté d’un moulin. Mais tu peux toujours t’arranger pour être jésuite drôle. » Frédéric Lalumière, d’Oyez Oyez

  • Pour en savoir un peu plus sur l’origine et le parcours de quelques-uns de non pionniers de l’immersion, voyez la partie 1 : L’entrée dans le monde immersif
  • Si vous désirez vous initier aux défis qui entourent la mise en place d’un projet ou même d’une entreprise immersive, consultez la partie 2 : Pour jouer, il faut vendre
  • Après avoir tout lu, tout vu, tout entendu, vous voulez savoir si vous avez ce qu’il vous faut, dans le ventre, pour vous lancer dans l’aventure? La dernière partie de cette série d’articles, Un parcours à suivre… sur le fil de l’émotion, devrait vous l’annoncer.
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