Nécessités et dérives de l’imaginaire

Crédit photo: Les Habitants de la Nouvelle-France

 

Par Marie-Hélène Proulx, fondatrice du Portail Immersion

Viser la rigueur suppose-t-il d’évacuer toutes formes d’imaginaire ou, du moins, de le garder sous haute surveillance? Une chose est certaine : dans un proche avenir, les critères d’exactitude des historiens n’empêcheront pas plusieurs jeunes, et des moins jeunes, de prendre plaisir à aborder l’histoire de façon plus fantaisiste. Alors il reste à comprendre ce qui fait que certains fantaisistes reviendront chercher, plus tard, la racine des faits ayant nourri les fruits de leur imagination.

La fantaisie, entre parenthèses

D’ailleurs, Raymond Bédard a beau parler au nom de la Société des professeurs d’histoire du Québec, ce coureur d’activités immersives depuis quelques décennies dit ne pas penser que l’on puisse parvenir au point où l’on fait revivre une scène dans un petit détour par l’imaginaire : « Moi, lorsque j’interprète un curé, en chaire, au moment de la rébellion, je dis ‟Peut-être que le curé est arrivé, ce matin-là, à la messe de 11 heures et a dit… ” et puis là, je commence mon discours. Donc, je laisse une place pour le ‟peut-être que…”. J’essaie ainsi de passer le message que les curés n’ont peut-être pas tous dit la même chose. Parfois, ils avaient des choses à dire et ils n’avaient pas le choix. Mais il faut laisser une place à l’imaginaire. Parce qu’il faut recréer des dialogues pour rendre des scènes vivantes. Et ces dialogues, on ne les a évidemment pas, parce que nous n’avons pas d’enregistrement de ce qui s’est passé pour vrai. »

Le lieux le plus hanté en Amérique du Nord? Vraiment?

Mélanie Deveault rajoute même, pour sa part, qu’elle compte bien utiliser cette part incontournable de doute pour ajouter à la programmation du Musée Stewart un attrait supplémentaire : « Il semblerait que notre fort soit l’un des lieux les plus hantés d’Amérique du Nord. Alors nous nous sommes dit que nous pourrions en profiter : ce serait une belle façon de jouer avec l’histoire et avec la question de démêler le vrai du faux et de naviguer dans ces zones-là. C’est un beau défi pour nous. »

Au Musée de l’aviation et de l’espace du Canada, à Ottawa, l’adjoint à la programmation, Jared Smith, dit croire lui aussi à la vertu un peu magique, mais combien nécessaire, de ce « peut-être que » dûment affirmé, pour situer la portée, mais aussi les limites, de quelqu’un qui prétend se faire la voix de l’histoire durant un moment :

« Parce qu’une bonne performance peut changer la vie de quelqu’un, ça donne alors beaucoup de pouvoir à l’interprète et il faut qu’il traite ce pouvoir avec respect. Moi, je l’ai dit de façon plutôt positive, mais ça pourrait chavirer dans le négatif. Si je suis l’acteur principal de jeu qui laisse chacun s’emporter dans sa propre imagination, chacun est responsable de sa propre pensée, mais nous avons aussi la responsabilité des premiers indices que nous lui offrons pour se forger un univers. »  – Jared Smith, ex-immerseur

Une fantastique cohabitation… en connaissance de cause

Cette difficulté de faire la part des choses, entre légendes urbaines et explications vérifiées, mais moins spectaculaires, s’avère un fait de notre histoire contemporaine, qu’a observé trop souvent le professeur Raymond Bédard : « On le voit avec les fake news. La rigueur scientifique se perd. Quand on voit des gens mettre sur Facebook que ‟ Moi, je pense que la terre est plate ” et qu’il y a 9000 personnes qui répondent ‟ Oui, moi aussi, c’est ce que je pense ”, et que d’autres se disent ‟ Ce n’est pas si fou que ça, comme idée, si 9000 personnes la partagent ”, là on remarque qu’il y a un recul grave. Je trouve cela épouvantable. ».

En principe, le lieu choisi de la prestation devrait alors offrir quelques indices quant au niveau de crédibilité. Pourtant, dans les faits, tout n’est pas aussi simple; Lucien Bédard peut témoigner que les activités rigoureusement historiques sont appelées à cohabiter de plus en plus souvent avec celles qui sont médiévales fantastiques et y parviennent habituellement assez harmonieusement. Sa troupe des Habitants de la Nouvelle-France a même avantage à annoncer son intention de se tenir en terrain neutre entre ces différents clans puisqu’elle est appelée à participer tant à des festivals qu’à des animations dans les musées.

Les fantastiques cousins des Habitants de la Nouvelle-France

Ses quelques décennies d’expérience ont également convaincu Lucien Bédard que hors du réseau public, une disposition à s’ouvrir à la demande des amateurs de fantastique est presque inévitable, afin de survivre assez longtemps pour se tailler une réputation : « Les gens dépensent énormément durant les salons. Il y a des artisans qui en ont fait leur métier. Mon beau-frère, par exemple, travaille le cuir. À la base, c’est un cordonnier. Un jour, il a décidé de faire des souliers et des bottes historiques. Mais il n’y a pas des tonnes de clientèles qui participent à des activités proprement historiques, tout au plus quelques centaines au Québec. Alors, si un artisan veut vivre de son métier, il ne peut pas compter exclusivement sur cette clientèle, d’autant plus que ce sont des clients plutôt difficiles. » Dans sa propre réalité d’homme d’affaires, ces contraintes se traduisent donc parfois, pour Lucien Bédard, par la nécessité de faire place à ces artisans et de penser à ajouter quelques jeux gonflables en forme de châteaux, pour plaire aux familles, lorsqu’il organise lui-même une activité médiévale.

Un retour par les sources

Cette situation amène l’enseignant Raymond Bédard à conclure que, si l’on s’en tient au ludique, le défi de démêler le bon grain de l’ivraie demeure entier, en matière de faits historiques. Il y entrevoit alors une raison suffisante pour sacrifier le jeu de rôle, même durant une activité immersive, afin d’offrir une petite leçon, au passage, sur les façons d’évaluer la rigueur d’une source :

« Parfois, les gens le font eux-mêmes. Ils disent que c’est une reconstitution, en citant leur source. Ils vont dire ‟ Nous avons trouvé dans tel document une lettre d’un médecin qui décrit comment il a opéré dans un champ de bataille ”. Déjà, pour le jeune, ça commence à être sérieux. Ensuite, il fait venir un jeune en avant en disant : ‟ On va vous amputer la jambe. On va vous montrer comment on va faire.”. Donc, à partir de ce moment, ils savent que ce n’est pas n’importe quoi, puisque la personne a accès à un document de médecin. Alors c’est sûr que lorsqu’il y a des notices ou que l’on trouve le moyen de prévenir le public de la façon dont on a trouvé les formations, c’est toujours mieux. Mais alors là, on sort du personnage, inévitablement. » – Raymond Bédard, Société des professeurs d’histoire du Québec

Pour Mélanie Deveault, ces allers-retours entre l’expérience ludique et la mise en situation, à un ou plusieurs moments de la rencontre interactive avec l’histoire, apparaissent même comme une nécessité : « Donc, on passe de la mise en contexte à l’expérience, puis au questionnement qui en résulte. C’est une conversation dont la responsabilité repose sur les épaules des médiateurs. Dans le contexte scolaire, avec le jeu d’évasion S43, nous avions déjà une discussion sur les droits de la personne après l’expérience. ». Et les liens apparaissent d’autant plus solides que le musée Stewart travaille en collaboration avec les milieux scolaires, dès la conception de ses activités. L’idée ajouter un jeu d’évasion à son programme a même découlé de cette valorisation des méthodes d’apprentissage, de plus en plus orientées vers l’échange et sur la créativité.

Mais cet espace de réflexion parvient davantage à s’imposer en contexte scolaire que dans un groupe étant venu vivre un moment de détente en famille ou entre amis, souvent davantage en quête d’un moment de complicité. Le retour est alors plus bref et directement tributaire des interrogations individuelles des visiteurs.

Ensuite, combien d’adultes, s’étant fait tirer l’oreille par une ritournelle ou tenter par un jeu d’évasion, trouveront la piqure des faits et fictions historiques? Combien, en planifiant un jeu ou en astiquant leur épée, verront la nécessité de feuilleter de vieux documents historiques, afin de mieux trancher entre le vrai et le faux? Quoiqu’en disent les oracles d’hier et d’aujourd’hui, il semblerait qu’entre la professionnalisation des loisirs et le péril des réseaux sociaux, cette quête d’une réponse soit déjà une autre histoire…

Merci à :

Colombe Bourque, directrice générale chez Tourisme Wendake http://tourismewendake.ca/
Raymond Bédard, président de Société des professeurs d’histoire du Québec et professeur d’histoire depuis plus de 30 ans https://www.sphq.quebec/
Lucien Bédard, cofondateur des Habitants de la Nouvelle-France http://nouvelle-france.ca/
Jared Smith, adjoint à la programmation, Musée de l’aviation et de l’espace du Canada, à Ottawa, https://ingeniumcanada.org/aviation/accueil.php
Mélanie Deveault, chef de l’action éducative, culturelle et citoyenne au musée Stewart, https://www.stewart-museum.org/fr/

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