Mon implication, mon entreprise

Crédit photo de Old Brewery Mission

 

Un gestionnaire qui a fait le choix d’investir son temps, et celui de son équipe, dans une activité commune de bienfaisance peut avoir l’impression du devoir accompli et d’avoir posé, auprès de son équipe, un acte qui ne peut pas nuire. Il ne sera assurément pas le seul à le penser, puisque ce type d’activité corporative est de plus en plus populaire. Mais que sait-on vraiment des besoins auxquels elle parvient à répondre, ou non, chez ces équipes de travail à qui l’on demande d’explorer un nouveau milieu ?

Le don de soi

Dans les faits, peu de données permettent, pour le moment, de décrire les motivations et les effets du phénomène. Il existe des études récentes et précises, concernant les habitudes philanthropiques des individus et des entreprises, notamment celle qui fut publiée en 2018 par la firme d’experts-conseils québécoise en philanthropie Épisode, une référence en ce domaine. Mais les données de cette étude offrent assez peu de résultats pouvant expliquer cet engouement. Elles révèlent, au contraire, que les Québécois donneraient nettement moins aux organismes de bienfaisance que les citoyens des autres provinces canadiennes. Cette baisse d’intérêt se ferait particulièrement sentir chez les générations X et les suivantes et serait de plus en plus manifeste, d’année en année. Les organismes de bienfaisance qui veulent attirer des entreprises ont donc tout avantage à sortir des sentiers battus des terrains de golf et des promesses de retour d’impôt pour inspirer leur sympathie, selon Mélanie Grégoire, la présidente de firme de consultants en orientation et intégration professionnelles Brisson Legris :

« Maintenant, on dirait que de plus en plus, il y a une expérience qui doit être attachée à la collecte de fonds. Il faut qu’il y ait un côté expérientiel. On voit souvent, par exemple, des gens qui vont escalader des montagnes. Il y a des gens qui vont relever les défis, surtout sportifs, qui sont attachés à des expériences de dépassement des expériences humaines. Il faut que la cause touche la personne directement pour qu’elle ait envie de s’impliquer. » Mélanie Grégoire, Brisson Legris

Et cette expérience humaine, Pierre Daneau, à la direction générale de Moisson Montréal et David Leduc, directeur exécutif du développement, Mission Old Brewery, sont bien placés pour savoir qu’il est encore possible d’y faire appel : alors que la popularité de ses activités dépend entièrement du bouche-à-oreille et des visites récurrentes, Moisson Montréal réussit assez bien à trouver les 80 participants qui lui permettent de faire fonctionner ses plateaux de travail chaque jour. À la Mission Old Brewery, le succès de L’Expérience d’un souper est tel que l’organisme a dû ajouter des repas du midi, de fin de semaine et durant plusieurs mois de l’année, pour cette activité qui, auparavant, n’occupait que ses soirées de novembre, décembre et janvier : « C’est ce qu’on essaie de travailler maintenant, avec les compagnies et les groupes qui s’y intéressent, pour avoir une implication plusieurs fois au cours d’une année. » précise David Leduc.

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Celui-ci explique le succès de propositions comme la sienne, d’une part par le fait que le travail de sensibilisation du grand public a lentement fait son œuvre, à propos des questions comme l’itinérance ou la santé mentale : la population se sent de plus en plus en mesure d’envisager sans trop d’appréhension une relation plus directe avec ceux qui sont aux prises avec ces problématiques. D’autre part, Monsieur Leduc croit que, pour ces nouvelles générations, l’idée de donner, tout en gardant ses distances, ne suffit plus : ils veulent voir, se sentir au cœur de l’action et agir directement pour changer les choses : « Ils ont les moyens aujourd’hui d’être beaucoup plus informés des choses qui se déroulent autour d’eux. S’il y a un événement intéressant, c’est partagé. Tout le monde le sait. On peut et on veut se sentir membre de quelque chose. »

Réjean Fournier, président de l’entreprise Fun Training, qui œuvre directement dans le domaine de la consolidation d’équipe, remarque que de grandes compagnies montréalaises ont su s’imprégner pleinement de cette tendance même si, à la base, la vocation première de ces organisations n’a rien de marginal : « L’an passé, Sun Life organisait un événement de levée de fonds pour les sans-abris et l’activité était d’aller coucher dans un parc. Tu vas te joindre à ceux qui sont là. Tu vas coucher avec eux, en plein milieu du centre-ville. Avec les voitures, tous les sons et lumières. Si cela ne te sensibilise pas, je ne sais pas ce que ça prend pour te sensibiliser! Mais est-ce qu’on peut vraiment parler de voyeurisme ? Voyeurisme de quoi ? Voyeurisme de ce que ta vie t’offre tous les jours, mais que d’autres n’ont pas? »

Mais, précise David Leduc, ce désir de vivre ainsi son rôle de « citoyen à part entière » ne suffit pas toujours pour donner l’impulsion d’agir. Encore faut-il parvenir à trouver où et comment s’impliquer, alors que leur travail, parfois plus solitaire ou technique, ne les prépare pas toujours, concrètement, à interagir avec la différence : « C’est pour ça que je dis que l’expérience ne s’oublie pas facilement : quand ils voient devant eux que, pendant le repas, il y a une file de gens qui n’en finit plus 600, 700, 800 personnes, c’est pour cela que ça prend de 2 heures à 2h30 à servir le repas, parce que la file ne finit jamais. ».

En effet, le contact avec la réalité des organismes de bienfaisance ne révèle pas nécessairement des faits cachés ou méconnus; mais, en permettant de mettre la main à la pâte, il rend ces problématiques plus tangibles que jamais, ainsi que les solutions qui peuvent exister, pour intervenir sur ces problèmes. Et, bien que les coopérants à Moisson Montréal ne croiseront jamais un visage affamé durant leur journée en atelier, Richard Daneau en vient à une conclusion assez similaire : « C’est la première chose qui va sauter aux yeux des gens : ils vont sortir en disant : ‟Il y a tellement de nourriture perdue !” Ils vont découvrir ce que les études démontrent, c’est-à-dire que sur la planète, entre le champ et l’assiette, entre le tiers et 40 % de la nourriture est gaspillée. C’est le filon que nous exploitons à tous les niveaux : à partir de la production dans les champs, dans la distribution, la transformation, l’entreposage et chez les détaillants. »

La rencontre de l’autre

Richard Daneau a toutefois pu observer à maintes reprises que, même dans ce contexte, c’est souvent le fait de croiser un regard humain qui fera passer le geste à l’état d’expérience marquante : « Pendant la journée, ils verront peut-être certains organismes venir chercher de la nourriture, parce qu’il y en a une cinquantaine qui viennent chaque jour. Alors là, ils vont réaliser qu’il y a beaucoup de comptoirs alimentaires à Montréal. Ça amène à se demander ‟Est-ce qu’il y a tant de monde que ça qui manque de nourriture à Montréal ? ”. À partir de là, c’est surtout un questionnement personnel.».

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Si, comme dans le cas de L’Expérience d’un souper, à Old Brewery, les visiteurs vont directement à la rencontre des bénéficiaires, ces nouveaux venus, qu’ils soient techniciens ou grands gestionnaires, doivent toutefois souvent se donner le temps de dépasser un moment de malaise. C’est souvent une étape que le contact avec les employés ou bénévoles réguliers aide à franchir :

« Je pense que c’est notre rôle, lors des visites, de servir d’exemples. Lorsque je fais mes visites, j’interagis moi-même énormément avec les gens qui sont là. Alors ils peuvent voir qu’il n’y a pas une barrière entre nous et eux. C’est comme quand on voyage dans un autre pays où on parle une autre langue : les gens vont avoir un visage sans émotion jusqu’au moment où vous les saluez dans leur langue, et là, leur visage s’illumine. » David Leduc, Mission Old Brewery

À ceux qui voient, là aussi, du voyeurisme, le directeur exécutif du développement de la Mission Old Brewery répond que cette occasion de rencontrer des personnes qui ne proviennent pas de leur univers habituel semble plutôt perçue comme une façon de rompre l’isolement et d’alimenter l’espoir chez la plupart des premiers concernés : « J’explique souvent que l’impact est à l’opposé de ce qu’ils peuvent imaginer. Pour les clients, le fait de voir des gens qui sont intéressés par ce que nous faisons, qui interagissent avec eux, qui leur disent ‟Bonjour ”, ‟Bonne chance” ou qui jasent seulement des Canadiens avec eux, lors d’une visite ou des services de repas, ça apporte beaucoup. »

Les expériences de groupe ou d’immersion directe ne sont cependant pas les seules options par lesquelles les gestionnaires peuvent garder la sensibilisation de leurs employés en éveil, pour le bien-être de leur entreprise. Mélanie Grégoire, sait, par expérience, que le simple fait d’encourager ses employés à s’engager dans des causes qui les passionnent, que ce soient les conseils d’administration d’organismes communautaires environnants, des levés de fond ou autres, peut s’avérer bénéfique à l’ensemble de la dynamique de travail : « Tu es portée par ta vague et ces beaux souvenirs. Je crois que cela bâtit la culture de l’entreprise aussi. À force de s’impliquer, on se rend compte qu’on est une entreprise de cœur. On regarde ensemble nos photos depuis un an et on se rend compte qu’on a fait plein d’activités passionnantes qui sont bonnes pour tout le monde. »

Mais il n’en reste pas moins que, pour madame Grégoire, l’expérience de groupe comporte d’autres avantages sur le plan du dépassement et de la mobilisation. Mais cela nécessite-t-il vraiment que les organismes qui les accueillent s’en soucient, entre deux assiettes ou trois boîtes de conserve? À cela, les gestionnaires de Moisson Montréal et de Mission Old Brewery répondent que malgré tous leurs efforts pour rendre l’environnement ergonomique et l’expérience inoubliable, les premiers besoins sur lesquels ils tentent de se centrer sont ceux de leurs bénéficiaires, en quête d’un repas ou d’un toit. Et la profondeur de la marque que laissera cette journée de partage demeure propre à chacun.

Richard Daneau se dit néanmoins convaincu qu’il a amplement ce qu’il faut, entre les grandes tablettes de son entrepôt, pour satisfaire à la demande d’un employeur en quête d’une expérience forte en mesure d’éveiller des souvenirs et et prises de consciences à plus long terme que quelques heures d’arbre-en-arbre : « C’est une clé de voûte de pouvoir dire ‟C’est donc bien valorisant qu’avec mes collègues de travail, j’ai pu trier de la nourriture pour tant de milliers de dollars qui va descendre dans 250 organismes à Montréal et que cela va faire une réelle différence pour les gens.” On s’entend que quand on n’a pas d’argent pour manger et que quelqu’un vous offre de la nourriture, ça change votre vie du jour au lendemain. »

Pour comprendre ce que votre entreprise peut apporter à la communauté, consultez l’article Un coup de pouce aux organismes communautaires.

Pour comprendre ce que les gestionnaires pourraient gagner d’une telle expérience, sur le plan de l’expression des valeurs entrepreneuriales et de la consolidation d’équipe, consultez Valeurs organisationnelles, droit devant.

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