Lorsque le plaisir laisse des traces

Crédit photo: Musée Stewart

 

Par Marie-Hélène Proulx, fondatrice du Portail Immersion

Une fois admis que la valeur et la rigueur historiques des activités peuvent s’avérer variables, il devient possible de faire des choix plus avisés. Mais cela n’offre qu’une partie de la réponse à la question fondamentale que peuvent se poser touristes, parents ou professeurs, avant de se lancer dans une aventure historique : après s’être amusé avec de la poudre de canon ou avoir dégusté la banique, que peut-on espérer retenir de nos plaisirs immersifs?

Un plaisir vieux comme le monde

La question peut se poser le plus sérieusement du monde. L’ex-immerseur Jared Smith en a fait l’objet de ses travaux de recherches de second cycle universitaire. Lui qui travaille maintenant au Musée de l’aviation et de l’espace du Canada reconnait que des approches plus conventionnelles, comme les lectures et l’observation d’objets, contribuent à offrir quelques repères précis ou encore, à susciter un moment de recueillement plus contemplatif. Par contre, il a pu constater que de faire appel à un plaisir partagé peut présenter un point d’appui solide à l’apprentissage, même pour mémoriser à plus long terme, dans la mesure où cela fait appel à un des besoins les plus universels de ce monde :

« L’être humain est fasciné par les histoires depuis la nuit des temps. Peut-être parce que cela nous aide de nous mettre dans la peau de quelqu’un d’autre. » – Jared Smith, chercheur et ancien immerseur

Raymond Bédard a vu également des générations d’élèves y parvenir à maintenir leur attention plus longtemps et à se faire une idée beaucoup plus concrète des gestes de leurs ancêtres, même si, pendant ce temps-là, ils oublient qu’ils étaient supposés être en train d’apprendre. Et il a vu cette magie agir même au moment d’aborder des sujets aussi peu rigolos que les quarantaines : « Nous allions passer deux jours complets à Québec, dont une journée entière à Grosse-Île, parce que c’est une île immense à visiter. Il y avait trois secteurs là-bas : un pour les gens malades, un pour les médecins, et un autre pour les gens en bonne santé. […] Et à l’intérieur des bâtiments qui avaient été retapés, il y avait des gens en costume d’époque qui expliquaient, de façon à ce que nos élèves “deviennent des immigrants”. On leur disait quoi faire et quel était le mot de bienvenue que l’on faisait aux gens à l’époque. Après, on les envoyait dans les douches de désinfection. Je trouve que c’est très fort dans l’imaginaire des élèves. Ceux que je revois par la suite s’en souviennent tout à fait. C’est une activité que les jeunes adoraient. »

Croire à l’histoire, pour mieux la retenir

Crédit photo Les Habitants de la Nouvelle-France

Raymond Bédard précise toutefois que, pour en arriver à ce point devant ses groupes d’adolescents, les guides doivent avoir tout un sens de la répartie. C’est ce qui fait aussi dire à Jared Smith, qui après avoir enfilé le costume à maintes reprises, en est ressorti convaincu qu’il faut plus que de bien connaitre l’histoire pour atteindre ce moment de grâce qui fait que l’on y croit assez pour passer du stade de l’écoute à la mémorisation d’un souvenir marquant : « On aura beau faire beaucoup d’études et savoir exactement ce qu’aurait fait telle personne dans telle circonstance, donc, être fin prêt sur le plan du savoir, mais si, au moment d’endosser le costume, on se retrouve devant un public qui pose des questions dans un ordre différent de celui que l’on aurait imaginé, que cela ne concorde pas à l’ordre prévu de sa présentation et que l’on n’est pas prêt pour cela, cela pourrait bousiller toute l’expérience. »

C’est sans doute pour cette raison, selon Colombe Bourque et son équipe de Tourisme Wendake, que les conteurs dont les récits précèdent la nuitée passée en maison longue sont évalués par un processus qui ressemble beaucoup plus à une audition qu’à une entrevue traditionnelle. Il faut dire qu’une bonne dose d’imagination est nécessaire pour transformer en plaisir une prise de conscience par le corps des situations de proximité d’autrefois : « La maison longue est à aire ouverte : donc, si tu viens coucher avec tes enfants et que je viens coucher avec les miens, on est tous ensemble et on ne se connait pas, parce qu’avant, c’était comme ça. » explique cette directrice générale.

Et il semblerait que cet esprit légendaire ait eu des échos à travers le Québec et en ait captivé plus d’un car la nuitée en maison longue, reproduite sur mesure à partir des mêmes techniques et matériaux qu’en 1534, constitue un des grands attraits des lieux. Et même si la réservation de sa paillasse en Maison Longue vient automatiquement avec celle d’un lit dans leur musée quatre étoiles, une seule personne en cinq ans n’aurait pas continué l’expérience jusqu’au matin.

L’histoire, une question de dialogue

Crédit photo, Les habitants de la Nouvelle-France

Lucien Bédard croit que ce contact plus direct avec la matière permet d’aborder de plein fouet des aspects de ce qui constituait le quotidien d’une majorité de gens, plutôt que de se limiter à l’intérêt des combats ou de la vie des rois : « Et c’est ce que nous essayons de recréer avec les Habitants de la Nouvelle-France, à travers les métiers et les façons dont les gens s’alimentaient. On essaie de voir comment étaient les relations entre les gens : l’amour, le mariage, les jeux… »

Ainsi, les jeunes sont appelés beaucoup plus tôt à comprendre que l’histoire ne doit seulement être vue et expliquée par des dates et des objets, mais qu’elle doit elle-même s’intégrer à une démarche critique. Et Raymond Bédard observe aussi que, lorsqu’ils rencontrent des personnages en costume, ses élèves deviennent souvent plus prompts à poser des questions que sur leur banc d’école : « C’est très bien, ces personnifications, surtout lorsque ça se fait en groupe et lorsque cela permet des interactions entre deux ou plusieurs personnages historiques. Cela vient enrichir la conversation. »

D’ailleurs, selon lui, le jeu ne devient objet de réflexion que s’il s’intègre à une variété d’approches, qui parfois favorisent l’intériorisation des savoirs, parfois le partage, et parfois, aussi, l’évaluation des autres interprétations. Cette règle d’or oriente aussi l’ensemble de l’enseignement de Raymond Bédard : « Quand on a fini le cours sur Louis Riel, je les laisse sur une chanson. Je leur laisse, en même temps, les paroles. Je leur explique que l’auteur-compositeur a réussi, en cinq minutes, à décrire le parcours de Louis Riel. Cela me permet de faire un lien avec l’artiste en même temps. Comme ils connaissent déjà l’histoire de Louis Riel, ils sont plus en mesure de s’ouvrir à une autre approche. J’ai fait l’exercice d’interprétation avec eux. C’est une autre façon d’apprendre l’histoire. »

Jared Smith est lui aussi d’avis que, par de telles expériences, les visiteurs ne font plus seulement qu’entendre l’histoire d’un autre : ils découvrent et partagent, par leurs cinq sens, un moment qui leur appartient, ce qui est beaucoup plus propice à créer des cadres de référence. Cette référence, que l’on a pu toucher du doigt, peut ensuite être interrogée plus librement et enrichie au cours de sa vie :

« Lorsque les gens réfléchiront à ce qui s’est passé avant, ils pourront repenser à une personne qu’ils ont déjà croisée dans la rue ou dans un parc national, qui ressemblait à ça. Ce ne sera peut-être pas la représentation la plus exacte, mais au moins, c’est là : c’est une graine qui germe et qui pousse dans l’esprit. Revenons au temps, il y a quelques décennies, où cela n’existait pas encore : pour en arriver à un certain face-à-face avec l’histoire, tout devait venir seulement de notre imagination. Mais lorsque l’on se souvient avoir vu que les gens, à une certaine époque, portaient un type de vêtement ou avaient une telle attitude ou se parlaient comme cela auparavant, quand on a pu voir les sabots de quelqu’un d’autre, il y a déjà un grand pas de fait pour comprendre le passé. Cela offre de plus en plus d’images à notre imagination collective. » – Jared Smith

Merci à :

Colombe Bourque, directrice générale chez Tourisme Wendake http://tourismewendake.ca/
Raymond Bédard, président de Société des professeurs d’histoire du Québec et professeur d’histoire depuis plus de 30 ans https://www.sphq.quebec/
Lucien Bédard, cofondateur des Habitants de la Nouvelle-France http://nouvelle-france.ca/
Jared Smith, adjoint à la programmation, Musée de l’aviation et de l’espace du Canada, à Ottawa, https://ingeniumcanada.org/aviation/accueil.php
Mélanie Deveault, chef de l’action éducative, culturelle et citoyenne au musée Stewart, https://www.stewart-museum.org/fr/

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