Comment préserver son moment unique?

À la base, le loisir immersif était une invitation à entrer dans un monde dont les fondateurs, contrairement aux auteurs ou compositeurs plus conventionnels, ne dictent plus de consommer leurs œuvres, mais invitent à y sortir du monde connu en prenant part à la création d’une aventure nouvelle. Mais, avec la multiplication des offres clés en main ou d’outils nécessaires à l’entrée dans ces univers technologiquement modelés, peut-on encore prétendre à ce moment libre et unique de rencontre avec le réel?

Avant les années 2010, à l’époque où l’immersif n’était pas encore sur toutes les lèvres, Éric-Paul Parent et Marie-France Bonsaint en firent l’objet de leur doctorat. Leurs ouvrages, particulièrement attentifs à l’immersion créée par des effets de mise en scène, y entrevoyaient une forme de rébellion intellectuelle, permettant d’échapper à la culture de masse.

La société du spectacle inonde la télévision, la radio, le cinéma et les journaux avec ses messages qui nous encouragent à vivre dans la peur. Et la seule solution qu’on nous propose est d’acheter davantage. Pour remédier à cette situation, nous produisons des œuvres artistiques et ludiques qui utilisent l’environnement quotidien de la ville comme médium plutôt que comme toile de fond. Dans notre pratique, la réalité quotidienne devient un objet de création artistique et ludique […]. (Éric-Paul Parent 2009)

Ce visionnaire avait-il saisi ce qui nous attendait? Pouvait-il se douter qu’une quinzaine d’années plus tard, lui-même prendrait part à l’industrie des jeux d’évasion? Est-ce qu’en sortant de la marge, ce type de jeux pouvait encore prétendre porter le flambeau des esprits rebelles? Bien sûr, une dimension lucrative est maintenant directement associée à ce type d’activité. Mais la question demeure plus profonde qu’une simple question de coût. Il reste à savoir comment chacun pourra s’y retrouver, sans retomber dans une simple logique de la consommation de plaisir touristique. Le développement de méthodes et d’outils immersifs de pointe a permis de se laisser émouvoir en se gardant à distance respectueuse des situations réellement dramatiques, mais nous laisse-t-il encore toujours le choix de faire partie activement de l’action? Les preux promoteurs de cet univers auraient-ils baissé leur garde?

Restera-t-il toujours à l’utilisateur un espace pour son expérience unique, celle qu’il attend de son moment libre, pour marquer, parfois, un moment d’une rare importance à ses yeux, qui ne reviendra jamais?  La situation actuelle devrait, en effet, éveiller la vigilance, mais n’en est pas pour autant désespérée. D’une part, la souplesse acquise par la virtualité à travers les années et la façon dont elle parvient à s’adapter à divers univers est plutôt bon signe. Une fois passé le stade aride de la conception des outils de base, elle permet donc des rencontres nouveau genre avec divers types de créateurs. La relation créée par des scénarios impliquant des personnages bien réels ou des situations non totalement virtuellement contrôlées permettent parfois d’accroître davantage sa relation à l’imprévisible et à l’exploration de sa propre version de l’histoire.

Généralement, les sites touristiques consacrés à la détente complète sont appréciés, parce qu’ils permettent le maximum de repos. Alors qu’ironiquement, à Bicolline, ceux qui décrochent probablement le plus sont ceux qui travaillent fort à produire leur enchantement. Pour ceux-ci, les vacances passives, passées à paresser au soleil avec un bon roman, ne suffisent pas à mettre en suspens leur train de vie. Ainsi, Bicolline devient pour eux un puissant stimulant qui offre, en contrepartie, des possibilités infinies de jouer, d’imaginer et de créer en plongeant dans un monde complètement différent. (Marie-France Bonsaint 2007)

Mais cette histoire, comme beaucoup d’autres, commence donc par un choix, qui se veut le plus avisé possible. Ainsi le degré de fantaisie que pourront amener les joueurs pourra varier grandement selon qu’il d’agisse d’un décor préfabriqué ou basé surtout sur une entente commune et des acteurs, fréquenté par un grand nombre ou pouvant être vécu en petit groupe, axé surtout sur l’aspect spectaculaire et scénique ou sur l’aspect du jeu et de l’échange. Ainsi, un aspect spectaculaire, la popularité d’une activité et son rapport plus strict à une démarche ou une technologie préconçue ne rendront pas une expérience qui se prétend immersive moins attrayante, du moins, sur le plan de sa visibilité au grand public.

Pour s’assurer de vivre une expérience qui corresponde à son propre imaginaire, à son besoin de dialogue ou d’action physique, bref, pour vraiment parvenir à se créer son monde, il faut réellement s’assurer d’obtenir un aperçu des possibilités existantes et poser les bonnes questions. Mais le premier pas est sans doute de se demander jusqu’à quelle limite l’ensemble de votre groupe serait prêt à vivre ce jeu qui pourrait l’amener à se dépasser. Nous espérons parvenir à vous guider dans cette démarche.