Authentiquement réaliste, l’immersion historique?

Tourisme Wendake

 

Lorsqu’on parle d’histoire, et encore plus lorsqu’on parle de tourisme, l’enjeu, pour charmer, est de taille. Et, en cette époque où l’écotourisme a le vent dans les voiles, un des arguments qui vaut son pesant d’or pour le conquérir est le discours sur l’authenticité : on veut voir le « vrai Cuba » autant que les « vrais autochtones », tout en étant respectueux de l’éthique et en évitant l’appropriation culturelle. En ce sens, bien sûr, l’expérience immersive peut promettre de faire revivre plus intensément l’histoire, mais une reproduction en bonne et due forme peut-elle prétendre à l’authenticité historique? Et, sinon, à quoi peut-elle réellement prétendre?

L’authenticité : un enjeu épineux

La banique, photographiée par Jeff Frenette

S’il existe une seule certitude à propos de cette question de l’authenticité, c’est bien celle qu’elle demeure objet de débats, souvent au sein même des organismes qui y tendent. C’est le cas, notamment à Tourisme Wendake, dont la directrice générale, se souvient d’avoir été outrée par des services prétendant faire savourer l’expérience culinaire amérindienne, alors qu’aucun autochtone n’y dirigeait les cuisines : « Pourtant, ma collègue, qui est directrice de la réception ici, au musée, et qui est moitié huronne-wendat et moitié innue, m’a dit qu’à son avis, ce n’était pas si pire. Donc, moi j’étais révoltée alors qu’elle voyait ça comme une preuve que nous étions intéressants, puisque les gens voulaient faire comme nous. »

En fait, depuis que les débats de l’appropriation culturelle ont été soulevés, certains immerseurs hésitent à endosser la peau de castor. Pourtant, Raymond Bédard assure qu’au moment du choix d’une activité, les milieux scolaires ont bien d’autres chats à fouetter que de se pencher sur les origines des acteurs. Pour Jared Smith, du Musée de l’aviation et de l’espace du Canada, prétendre faire revivre le passé s’avère tout bonnement impossible, mais cette impossibilité confronte tout de même le chercheur en muséologie qu’il est à un certain paradoxe :

« En ce moment, lorsque je vous parle, nous vivons une relation authentique, parce que cela se passe à l’instant même. Mais dès que c’est passé, on ne peut jamais le revivre. Donc, lorsqu’on prétend nous vendre quelque chose comme ‟ L’Authentique Cuba ” je pense que c’est impossible, mais cela ne nous empêche pas de viser l’authenticité, dans les décisions que nous prenons sur le plan patrimonial. Parce que si on se dit ‟ C’est impossible de régénérer cette histoire alors ça ne vaut même pas la peine d’essayer ”, vers quoi pourrait-on tendre? » – Jared Smith, ex-immerseur

Pour certains, tendre vers l’authenticité signifie alors de résister à « L’effet Walt Disney » qui sacrifierait sans vergogne la rigueur historique au souci de plaire. Ce risque justifie, pour Colombe Bourque, le refus de céder à la tentation de plaire, qui lui apparait comme une façon quasi fondamentale de démystifier une histoire autochtone souvent trop idéalisée : « Parfois nous accueillons des clientèles, surtout les Européens, qui se font beaucoup d’idées sur les Premières Nations. Alors, lorsque je dis authentique c’est cela : même si on me demande de faire de la banique au chocolat, je n’en ferai pas parce que ça n’existait pas en 1534. Parfois, les gens me demandent aussi, au restaurant, comment on appelle cela, chez les Hurons-Wendat, un repas avec un bon vin : je leur réponds qu’il n’y avait pas d’alcool en 1534 ! Cela n’existait pas ici, alors il n’y a pas de mot pour cela et je n’en inventerai pas. »

L’immersion imaginaire, malgré de réelles contraintes

Crédit photo: Tourisme Wendake

Mais dans le cas des lieux patrimoniaux québécois, contrairement à celui du monde de Disney, il est très rare que l’on pèche par excès de moyens. Et Raymond Bédard sait que les visiteurs pour lesquels cette rigueur est la plus attendue, comme les groupes scolaires, peuvent y consacrer un budget de moins en moins important. Ce contexte peut alors parfois réduire l’offre à la saison estivale, à des prestations d’étudiants moins expérimentés ou à des installations temporaires.

Et si les conservateurs se lancent parfois dans la dépense, c’est souvent pour constater que les reconstitutions rigoureuses s’avèrent sans commune mesure avec les coûts de fabrication originaux. Ainsi, Colombe Bourque admet que la fabrication d’un simple canot d’écorce peut menacer sérieusement un budget : « Cela a été quelque chose d’extraordinaire, mais que je ne referais plus, parce que c’était trop cher. Tout ce que l’on fait, c’est toujours vrai. Il fallait trouver l’écorce d’un arbre assez grand. La seule place où nous avons pu en trouver est chez les Atikamekws. Nous leur en avons donc acheté un et ils sont venus le livrer. Il nous fallait aussi de la gomme de sapin ou d’épinette. J’ai dû en acheter deux gallons. Est-ce que tu peux t’imaginer le temps de travail que ça exige pour ramasser cela ? Avant, ils avaient le temps et ils faisaient un canot pour eux. Moi, j’ai dû acheter des choses. ».

La quête d’authenticité doit aussi se concilier avec des exigences de confort et les normes officielles d’aujourd’hui. Dans le jeu Prisonniers du Camp S-43, au musée Stewart, par exemple, c’est en une heure, et dans une salle multifonctionnelle moderne, que les médiateurs culturels du Musée Stewart devaient faire ressentir le poids du froid, de la précarité et de l’ennui.  Et il semblerait que lors de la prochaine mouture de jeu d’évasion de ce musée, ces contraintes ainsi que de nouvelles continueront de constituer le pain quotidien de Mélanie Deveault :

« Il y a des normes de sécurité qui font que l’on ne peut pas plonger entièrement les visiteurs dans le noir. Mais cela a fait partie de notre réflexion puisque nous préparons un scénario de spectres et de fantômes. Mais finalement, cela nous amène seulement à être plus créatifs dans les contraintes que nous pouvons travailler. Il y a aussi les normes du bâtiment historique : nous ne pouvons pas transformer et intervenir sur le lieu n’importe comment. Sinon, en ce qui a trait au public, cela demeure des activités balisées, comme d’autres activités de groupe. Nous avons des contraintes de durée. Donc, cela doit durer entre 45 minutes et une heure. Lorsque nous avons affaire à des groupes, ces contraintes doivent être respectées pour des raisons de fatigue des visiteurs, en termes d’attention et du temps disponible. ». Mélanie Delveault, Musée Stuart

Pour passer rigoureusement de l’objet à l’acte

Le fait de se lancer dans l’aventure immersive pousse néanmoins les natures investigatrices que sont les muséologues à explorer de nouveaux domaines. Ainsi, au Musée Stewart, on a senti de besoin de retravailler la formule immersive et de compléter le savoir-faire des historiens, des archéologues, et des scénographes en allant découvrir ce qui fonctionne dans les jeux d’évasion des alentours.

Pour les scénographes de musée, des productions plus immersives ne constituent qu’un terrain de jeu de plus, mais l’ajout de nouvelles compétences devient vite nécessaire à une représentation de qualité, notamment, à l’avis de Jared Smith, qui a été également déjà immerseur à La Citadelle de Québec, en ce qui a trait au jeu d’acteur. Celui-ci souligne que pour conquérir son public, un personnage doit être retravaillé continuellement : « Ces gens-là ne peuvent pas parler comme vous et moi ou avec un langage plein d’anachronismes. C’est donc la force du jeu d’acteur qui fait la différence. ». Il ne s’agit plus seulement de connaitre les grands faits auquel un personnage est associé, mais aussi comment il parlait, comment il bougeait, sans laisser l’imagination le détourner des faits historiques. Ainsi, l’apparence et la compétence sont loin de s’opposer.

Il en a été de même pour Lucien Bédard, lorsqu’il a démarré son école d’escrime médiévale, il y a quelques décennies. Ce passionné d’histoire a eu le privilège de compter sur une collaboration avec un professeur d’université parisien spécialisé en médiévisme. Ensemble, ils ont néanmoins pu éprouver à quel point réaliser fidèlement un seul geste nécessite un grand effort et beaucoup de manuscrits : « Dans des documents comme le ‟i33”, tu as la position de départ, l’action et la finalité, le tout en trois dessins. C’est accompagné d’une description écrite. Alors là, évidemment, on parle de travail de recherche sérieux, parce qu’il faut traduire. Il y en a en italien, en allemand, en anglais et en vieux français. Et comme ce n’est pas filmé, il y a une certaine part qui doit être pratiquée pour voir si le mouvement a du sens. »

Une immersion éthique et responsable

Crédit photo: Tourisme Wendake

Cette tension vers une certaine exactitude peut alors sembler mener à des quêtes presque infinies. Pourtant, affirme Mélanie Deveault, les institutions à vocation muséale ne pourraient pas se prétendre en cohérence avec leur mission si elles se permettaient de tourner les coins ronds, en imaginant une part trop grande du contexte : « Nous sommes dans un lieu où l’on doit faire vivre l’histoire. C’est sûr que l’aspect historique ne peut jamais être sacrifié dans le contexte de musée. Même si on pense à d’autres expériences qui mettent à profit l’histoire dans différents jeux, tout dépend à qui l’on s’adresse, il peut y avoir quelques anachronismes. On peut prendre quelques latitudes qu’un musée ne pourrait jamais se permettre. »

Cette exigence est néanmoins couronnée d’une reconnaissance très tangible. Et Colombe Bourque observe avec soulagement que les adeptes de sensations fortes et les passionnés de rencontres fidèles à l’ère d’un autre temps, comme celle que propose le séjour en maison longue de L’Hôtel-Musée des premières nations, constituent deux clientèles différentes. Elles ne se retrouvent donc pas en position de concurrence très directe :

« Lorsque nous avons commencé le projet, en 2014, je pensais que les gens allaient le comparer à l’Hôtel de glace, parce que les deux sont des hébergements inusités. Mais cela n’a vraiment pas été le cas. Ceux qui viennent ici veulent vraiment savoir comment vivaient les autochtones. »  – Colombe Bourque, Tourisme Wendake

En ce sens, l’authenticité ne supposerait peut-être pas de créer un effet dépaysant époustouflant en toutes circonstances. Celle-ci passerait plutôt par les moyens que l’on se donne pour saisir les similarités entre les époques, en allant repérer les traces d’une continuité entre le passé et un présent qui rate trop souvent l’occasion d’apprendre de ses erreurs. C’est du moins ce qui expliquerait que le Musée Stewart a pris l’habitude de consacrer un moment à discuter des droits humains avec ses groupes-classes, après avoir transformé sa salle multidisciplinaire en aire de détention, durant un bon 45 minute de mise en scène. C’est aussi pourquoi, même si son personnage de paysan n’a pas les moyens de contraindre tous ses visiteurs au rythme de la vie terrienne d’autrefois, Lucien Bédard ne saurait aborder le passé sans parler des techniques que l’on invente, que l’on oublie et que l’on réinvente, pour le meilleur et pour le pire, entre les siècles d’abondance et de famine, comme la tentation de la monoculture.

Et c’est sur une telle réflexion que me laisse d’ailleurs ce Don Quichotte de la Nouvelle-France, en guise d’épilogue : « Ce que les gens ont un peu perdu, c’est que l’histoire est un continuum : ce que nous sommes aujourd’hui découle directement de ce qui s’est passé avant. J’anime au Vieux-Moulin de Pointe-aux-Trembles; quand tu penses aux sources d’énergie que nous retrouvons ici, aujourd’hui, c’est l’hydroélectricité et les éoliennes, donc, l’eau et le vent. Les moulins à vent sont comme des éoliennes et les moulins à eau sont comme les barrages hydroélectriques. La technologie a évolué, mais la base est la même. Nous n’avons rien inventé vraiment. »

Merci à :

Colombe Bourque, directrice générale chez Tourisme Wendake http://tourismewendake.ca/
Raymond Bédard, président de Société des professeurs d’histoire du Québec et professeur d’histoire depuis plus de 30 ans https://www.sphq.quebec/
Lucien Bédard, cofondateur des Habitants de la Nouvelle-France http://nouvelle-france.ca/
Jared Smith, adjoint à la programmation, Musée de l’aviation et de l’espace du Canada, à Ottawa, https://ingeniumcanada.org/aviation/accueil.php
Mélanie Deveault, chef de l’action éducative, culturelle et citoyenne au musée Stewart, https://www.stewart-museum.org/fr/

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