Attention, ils veillent sur vous

 

Pour tenir sa clientèle en haleine, il ne suffit pas de laisser germer une bonne idée puis de la défendre désespérément, comme le ferait un génie fou, au fin fond de son laboratoire. Plus le marché se développe, plus la clientèle arrive avec des attentes précises et donc, un plus grand risque d’être déçue. Pas question non plus de renoncer à l’aura de mystère qui pourrait retenir une clientèle déjà captivée.

Dans la lutte pour leur survie, la nécessité des entreprises de faire évoluer l’horreur en fonction de l’esthétique, des dispositifs technologiques et des angoisses du moment apparaît fondamentale à la sociologue Diane Pacom : «C’est évident que si les gens vont voir quelque chose qu’ils considèrent comme kétaine, et qui n’est pas apte à leur fournir le niveau d’adrénaline qu’ils recherchent, ils vont se retourner vers quelque chose qui leur semble plus respectueux des technologies contemporaines, qui est esthétique à l’intérieur de l’horreur. »

De plus, dans ce nouveau marché de la maltraitance simulée, plusieurs entreprises sont confrontées au fait que la clientèle n’est pas toujours celle qui était prévue. Ainsi le Musée Pop visait d’abord les jeunes adultes, avant de se retrouver à accueillir, en vaste majorité, des élèves et des étudiants pour son séjour d’internement. Chez Échappe-Toi, on ne prévoyait pas non plus attirer autant d’entreprises et de jeunes familles. Cette nouvelle génération d’entreprises de l’horreur ou de la frustration sur demande est-elle donc condamnée à accueillir sa clientèle de petites familles, d’étudiants, de travailleurs, et les autres à fournir des activités toujours plus intenses, quitte à renoncer à quelques joueurs en cours de route?  Voilà une question à laquelle a dû répondre Suzie Laprise, pour son camping à vocation familiale : « Les gens reviennent pour le manoir hanté chaque année et ils ont besoin de savoir que cela a changé. Cela n’a pas besoin de devenir extrême, mais il faut que ça change. Avant, il y avait deux étages à part pour les adultes dans le manoir hanté, et un étage pour les enfants. Maintenant, on se fait bâtir un château magique et une Caverne des monstres, juste pour les enfants. »

Les changements ne touchent pas seulement les concepts généraux, mais également chaque petit moment du parcours. Ainsi, au Complexe Atlantide, en période d’Halloween, où l’affluence est à son comble, des zombies viennent menacer les visiteurs de la file d’attente qui s’étire. Chaque détail tente également d’être repensé par l’équipe de décorateurs pour l’heure qui va suivre : « L’expérience va tourner autour des décors aussi. Oui, il y a la peur, mais je crois que si on ne sait que faire faire des sauts tout au long du parcours, il va manquer quelque chose. Nous, c’est très détaillé à l’intérieur de notre manoir. On a des pièces où il fait plus clair. On a des détails impressionnants qui font que, même après avoir fait le manoir hanté une vingtaine de fois, je redécouvre des détails à chaque fois » annonce fièrement madame Laprise.

Mais cette ambiance tient, et peut-être avant tout, à ceux qui la rendent vivante par leur jeu. Voilà pourquoi autant à Échappe-toi qu’au Musée Pop, les organisateurs en sont venus à faire appel à des acteurs …et à la conclusion que le talent pour ce type d’activité ne repose pas nécessairement dans le nombre d’années passées au sein d’une école de théâtre, puisque certains acteurs se retrouvent bien en peine, lorsqu’ils sont privés de scénario. Tout comme Nancy Sauvé le suggère, ils sont maintenant d’avis que ce sont plutôt les mois ou les années de jeu interactif, d’improvisation ou de théâtre de rue qui permettent une meilleure adaptation continue de leur rôle : « L’expérience est ce qui nous aide sur le plan de la répartie : trouver rapidement le moyen de récupérer une phrase ou du jus que le client nous a donné en paroles ou en actions, d’en faire de la pâte à modeler et de le modeler avec notre saveur de LHOTEL54. » Selon Nancy Sauvé, cette écoute permet de faire une place au jeu des autres acteurs, mais, surtout à l’éventail des émotions, parfois contradictoires, présentées par ceux pour qui ils jouent :

« Quelqu’un peut être terrorisé dans la maison hantée, mais avoir du plaisir. Ça, on le voit. Le monstre le sait, il le voit si c’est agréable ou pas. Il y en a avec qui il a fallu que j’ajuste un peu pour leur montrer la ligne mince entre le plaisir et le “c’est trop”. Mais un comédien qui a le moindrement d’expérience arrive assez bien à voir cela. » Nancy Sauvé, Fondatrice de LHOTEL54

Suzie Laprise, lorsqu’elle entend les commentaires, en fin de parcours, reconnaît, elle aussi, que de satisfaire à la demande d’une clientèle venue chercher un certain inconfort demande de savoir aller beaucoup plus loin dans l’écoute que les critères habituels de satisfaction du client : «Si les gens ressortent en pleurant, on voit que ça a été difficile pour eux. Malgré tout, certains vont dire que cela a été intense et même certaines personnes qui n’ont pas réussi vont vouloir revenir l’année prochaine pour réessayer. »

Et la situation est d’autant plus délicate, à ses yeux, que certaines personnes ne sont pas toujours conscientes elles-mêmes de leurs propres limites. Bref, au pays des zombies, on doit savoir, mieux que partout ailleurs, éviter les formules de politesse plutôt mécaniques, et demeurer en tout temps sur le qui-vive. L’œil doit aussi rester ouvert à tous les niveaux de l’organisation, afin de voir plus loin que les apparentes évidences, dont celle que la peur, à elle seule, parviendra à attirer toujours un nombre suffisant d’adeptes, dans ce marché en croissance. Ainsi, à LHOTEL54, on s’acharne chaque année à enrichir les spectacles de magie, qui viennent entrecouper les moments de terreur, et apporter une dose d’humour et d’émerveillement.

Pendant ce temps, à Échappe-Toi, on cherche, par tous les moyens, à trouver d’autres flèches à son arc que la peur que, selon Emmanuel de Gouvello, trop de jeux d’évasion survalorisent ou utilisent maladroitement. Lui-même vise à mettre de plus en plus l’accent sur la fierté, la compassion et d’autres sentiments plus positifs, avec des personnages souvent plus complices que cruels :

« Je trouve que quand on se concentre sur la peur, on se concentre sur un public ou sur un certain moment donné de sa vie. Alors que quand on se concentre sur les émotions plus positives et que l’on va chercher plus de richesses dans les histoires que l’on fait vivre aux gens, je crois que l’on peut toucher une clientèle beaucoup plus large. Je pense que l’on est sur un marché qui, s’il veut arriver à rejoindre une clientèle très large, va devoir se diversifier, sinon il va y avoir plusieurs compagnies vont devoir disparaître. » Emmanuel de Gouvello, fondateur d’Échappe-toi

Par Marie-Hélène Proulx, fondatrice du Portail Immersion

Merci à

Photo de Youssef Aboutaleb sur Unsplash

Pour en savoir plus…

  • Sur les raisons de la popularité des aventures immersives, voyez le premier article de la série Soif généralisée d’adrénaline, d’endorphine et d’hémoglobine
  • Pour apprendre jusqu’où peut s’aventurer ce type de jeu de rôle, consultez plutôt le second article : De l’angoisse sur mesure, s’il vous plaît
  • Afin de mieux comprendre comment et pourquoi le loisir immersif peut être utilisé en contexte de consolidation d’équipe, voir la partie 3 : L’Enfer, c’est les autres
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